Consignes pédagogiques reçues et réflexions à leur sujet



En rouge : les consignes que j’ai reçues de la part du directeur, fin octobre, après 7 semaines d'activité avec la classe, sans qu'on ne m'ait rien imposé jusqu'alors.

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« L'enseignant n'enseigne plus, il met les enfants en relation directe avec les savoirs. »

Or, si le maître s'efface… l'enfant n'a plus de repère. Sinon ses pairs.

Selon Hanna Arendt:
Les relations réelles où adultes et enfants vivent dans le même monde sont ainsi niées.
L'autorité du groupe est beaucoup plus forte et tyrannique que celle de l'adulte individu.

Affranchi de l'autorité de l'adulte, l'enfant devient soumis à pire: la tyrannie de la majorité. Le monde de l'adulte lui étant fermé, l'enfant à tendance à réagir par le conformisme ou/et la délinquance.


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« L'enseignant ne transmet plus, il aide les élèves à organiser leurs savoirs. Il doit donc mettre les enfants en recherche. Le cours se fait en amont: les enfants cherchent chez eux avant le cours : leur donner le thème du cours du lendemain 'le passé simple' pour qu'ils viennent avec tout ce qu'ils auront trouvé sur la question. Alors, l'enseignant collecte et aide à organiser ce qui a été apporté par les enfants. »

Ce type de demande obligera les parents à accompagner leur enfant dans ses recherches… pendant des heures.

En outre, l'enseignant passe pour un ignare qui n'a plus rien à transmettre.

Hannah Arendt:
La pédagogie est devenue une science affranchie de la matière à enseigner

Le prof n'a plus besoin de connaître sa propre discipline.
Les élèves doivent se débrouiller.
Et la source première de l'autorité est tarie.

L'enfant est projeté de force dans la peau d'un chercheur. Or, il ne sait pas chercher (que retenir, comment l'organiser, etc.). Il est donc plongé dans un magma déstabilisant où tout est mélangé.

Cette démarche fait fi de ce que les prédécesseurs ont construit. Il n'y a plus de transmission. Cela donne alors le message suivant: on peut mépriser ce que les générations précédentes (nos parents) ont fait.

Cette démarche est une insulte à l'intelligence. Tout reconstruire à chaque génération est une stupidité qui ne peut conduire qu'à la régression.

C'est aussi un chemin d'orgueil. Faire croire à l'enfant qu'il peut tout réinventer, et se passer des adultes, conduit à rejeter toute humilité.
C'est en même temps, de manière paradoxale, le rabaisser: "tu n'es pas digne que je partage mon savoir avec toi, débrouille-toi."
Cela conduit à un abaissement généralisé.

Il y a donc, à mon avis, un conflit entre plusieurs anthropologies. La vision judéo-chrétienne sur l'homme est très différente de celle des pédagogues actuels, qui se pose en opposition. 

"Qu'as-tu que tu n'aies reçu?"

"Honore ton père et ta mère."

La sagesse talmudique enseigne depuis longtemps : « Si tu veux savoir où tu vas, sache d’où tu viens. »
Et aussi : « Considère trois choses et tu n’en viendras pas à la transgression : sache d’où tu proviens, où tu aboutiras et devant qui tu es appelé à rendre compte. » Mishna, Pirkei Avot – Ethique des pères, chap. 3.


Philippe Raynaud souligne la fonction conservatrice de l'éducation, cf. H Arendt : Assurer la permanence du monde, dire aux enfants qu'ils entrent dans un monde qu'ils n'ont pas créé. 

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Reconstruire son savoir

La multiplication des expériences conduit à éparpiller l’énergie des élèves en leur faisant étudier mille choses, forcément de manière très superficielle. La multiplication des matières, au détriment des apprentissages fondamentaux, en est l’illustration.
Sur le plan de la méthode pédagogique, cela se traduit par la demande faite à l’élève de reconstruire le savoir qu’il doit acquérir. Les enfants sont sans cesse placés devant des énigmes. Seul s’en sort l’intelligent. Le moyen et le mauvais sont irrémédiablement perdus. L’école disqualifie systématiquement la majorité des enfants. En plus, on y a passé un temps fou.


On est dans le fantasme de l'homme auto-construit (cf. Olivier Rey).


Alain:
Il n'y a qu'une méthode pour inventer, qui est d'imiter.

(L'art d'apprendre se réduit à imiter et copier, longtemps. C'est en dirigeant l'enfant qu'on l'aide à sortir son idée propre, pas en le laissant rêver devant une page blanche. Laissé à lui-même, l'enfant en reste au lieu commun.)



Ne sont formés à la langue française que ceux qui emploient le mot juste, qui savent nommer ce qu'ils voient ou ce qu'ils ressentent, et qui respectent les règles de la syntaxe ou qui les transgressent en toute connaissance de cause. Il faut avoir préalablement bien mérité de la norme pour pratiquer, avec quelque chance de succès, cet écart qu'on appelle le style.
(Alain Finkelkraut)

On invite les élèves à prendre la parole avant même de leur donner la langue.
(AF)
La remarque vaut tant pour la langue elle-même que pour la posture qu’on impose aux enfants. Les envoyer reconstruire les savoirs, ou prétendre tout négocier avec eux, est comme leur demander de parler une langue dont ils ne connaissent quasiment rien.

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« Il y a horizontalité: tout est possible à condition d'obtenir l'acceptation et le consentement des élèves pour tout.

Dès lundi 4 novembre, vous allez demander aux enfants (ils ont neuf ans): "comment continuer à travailler ensemble?"

Aujourd'hui il faut tout négocier avec les enfants. »

Le modèle démocratique est incompatible avec l'école, à cause de cette dissymétrie fondatrice entre le maître et l'élève (…) cette exigence de refaire sans cesse le contrat social avec les élèves chargés de rédiger et de voter eux-mêmes le règlement de la classe, est non seulement aberrante mais dangereuse (…) depuis Freud, nous savons que l'enfant est un pervers polymorphe (…) on persuade les élèves que ce savoir est déjà en eux - au mieux, c'est une mascarade; au pire, c'est une duperie.
(F Capel)


Tout négocier ? C’est un mensonge à plusieurs niveaux.
- Les enfants n'ont pas la capacité d'évaluer, de discerner. Ils n'ont pas encore les outils pour ce faire.
- L'enfant ne sait pas ce qu'il a à désirer. Il a besoin de la médiation d'un adulte. Comment peut-il choisir dans ce qu'il ignore?
- Il n'y a pas égalité entre enfants et adultes (la confusion des générations entre d'ailleurs dans le champ de l'inceste).
- Les adultes décident de toutes façons, soit de manière tranchée, soit en expliquant aux enfants pourquoi ce qu'ils demandent n'est pas possible (avoir des horaires à la carte, par ex., être plus souvent en récréation, etc.).
Il y a clairement manipulation et transgression.


Alain (Propos sur l’éducation):

L'homme se forme par la peine; ses vrais plaisirs, il doit les gagner, il doit les mériter. Il doit donner avant de recevoir. C'est la loi.
Tout l'art d'instruire est d'obtenir au contraire que l'enfant prenne de la peine et se hausse à l'état d'homme.
Il faut aussi que l'enfant se sente grandir, lorsqu'il passe du jeu au travail … l'enfant vous sera reconnaissant de l'avoir forcé, il vous méprisera de l'avoir flatté.

Comment apprend-on une langue? Par les grands auteurs, non autrement.
Je ne vois pas que l'enfant puisse s'élever sans admiration et sans vénération.

Si l'on travaille sans maître, les essais prennent fin juste au moment où le travail devrait commencer.

L'enfant a cette ambition d'être un homme; il ne faut point le tromper; encore moins lui donner à choisir dans ce qu'il ignore.

Dès que l'homme peut plus qu'il ne sait, il choisit le pouvoir et laisse le savoir.


Quand on regarde l'enfant comme un être abouti, qu'on le "met au centre", l'érigeant en roi, on nie la réalité et on suscite de la violence de sa part car il n'est pas considéré pour ce qu'il est en réalité.


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La question de l'évaluation.
« On peut évaluer le produit fini, et aussi la démarche de formation. Les élèves étant en formation, on ne peut pas noter un devoir. » Si je comprends bien ce qui m’est dit, il ne faudrait plus mettre de note.
Jeudi 3 oct., j’ai été invité à ne plus noter les dictées, mais à indiquer un pourcentage de réussite: tant de mots réussis sur un total de tant de mots pour la dictée. Aucune maîtresse du cycle 3 ne compte en pourcentage.
Il faut effectivement encourager, et pas le contraire. Sans doute faudrait-il prévoir un soutien particulier aux enfants en grandes difficultés d’orthographe. Changer la manière de noter ne suffit pas. C’est comme camoufler des statistiques en ne faisant rien quant au fond.


J.P. Brighelli :
L'élitisme républicain fait moins de ravages que l'égalitarisme qui vous consent tordu.


Je pense que lorsqu’on gomme la réalité, qu’on fait croire à l’enfant que ses erreurs ne comptent pas, on prépare cet enfant à ne pas pouvoir assumer correctement ses actes, ni à affronter le réel.


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Depuis la rentrée, je suis dubitatif face à la démarche pédagogique consistant à ne traiter d'un sujet qu'une fois par semaine. Cela conduit à étaler un thème sur plusieurs semaines, et à aborder plein de choses par morceaux.

Lorsque j'ai exprimé ma perplexité devant cette pratique, on m'a répondu qu'autrement les enfants s'ennuient.
En est-on si sûr ?
Morceler l’apprentissage est prendre le risque que la compréhension et l’assimilation soient nettement plus difficiles à accomplir.

D’autre part, on ne lutte pas contre l'ennui par des jeux, mais par le travail. Lorsque le défi est à bonne hauteur, il n'y a plus d'ennui.

On parle beaucoup de l’ennui des élèves à l’école. Il est le fruit du manque d’exigence. Et il produit inévitablement de la violence. L’absence d’exigence manifeste un mépris qui récolte la réaction mimétique qu’est l’agressivité : « J’existe ! Occupe-toi sérieusement de moi ! » Confirmant ainsi l’adage selon lequel l’oisiveté est mère de tous les vices.

H. Arendt :
On a supprimé la distinction entre travail et jeu, au profit du jeu.
Le jeu est considéré comme la seule forme d'activité spontanée chez l'enfant.
Cela maintient l'enfant au niveau infantile, fermant l'accès au monde adulte.
Cela brise les relations naturelles qui, entre autres, consistent à apprendre et à enseigner.


A Finkelkraut :
Il faut, nous dit-on, leur éviter l'épreuve de l'altérité (…) A force de chercher à coïncider avec le goût des jeunes, l'Education Nationale sombre dans la démagogie et manque à l'une de ses missions premières: sortir les élèves de leurs sentiers battus, les désaccoutumer d'eux-mêmes.

L'enfant n'est pas à l'école pour être comblé, pour être amusé ou sensibilisé, mais précisément pour être élevé.


Pierre Jourde (Université: la grande illusion):
"Quelques traits caractéristiques: inflation des projets d'établissement, des dossiers fabriqués à coup de copier-coller sur Internet, des sorties éducatives et autres "itinéraires de découverte" qui contribuent au remplacement de l'instruction par l'animation culturelle (…) passage garanti en année supérieure quelles que soient les compétences acquises; gonflement monstrueux du didactisme et du pédagogisme au détriment des contenus".

F. Capel :
Innovations pédagogiques qui visent moins à inculquer des savoirs, des connaissances aux élèves, qu'à les faire travailler ensemble. C'est ce qui se passe avec les IDD au collège, les TPE au lycée. Avec cette idée de travail en groupe, d'acquisition par soi-même des connaissances, on dissout le contenu même de la notion de professeur, de maître (…) la première question à se poser est de savoir si les élèves y apprennent qlq chose ou s'ils brassent de l'air (…) y apprennent-ils qlq chose de manière solide et rigoureuse?


Je suis également surpris que les leçons consistent en la distribution de photocopies à coller dans des cahiers. L'écriture est pourtant tenue, aussi par les spécialistes du cerveau, comme indispensable, à l'âge des enfants. Elle est à la base des apprentissages.
J'ai entendu l'argument selon lequel les enfants n'ont plus d'orthographe. Mais empêche-t-on une personne de manger au motif qu'elle tient mal ses couverts? Ne peut-on plutôt mettre en place un soutien spécifique pour améliorer l'orthographe, plutôt qu'interdire l'écriture?


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« Il n'existe aucun rapport entre la 'vérité' et la 'nouveauté': une idée nouvelle peut être juste ou fausse; une idée ancienne aussi. » (J-C Barreau, Nos enfants et nous, p.44).


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Nathalie Bulle (L’école et son double) :
Les nouvelles logiques scolaires nient la valeur intrinsèque accordée à l'apprentissage des savoirs; on désavoue les finalités intellectuelles de l'école.
On demande à l'élève de se construire lui-même, et on lui inculque des compétences et savoir-faire supposés plus directement utiles à tous. Au détriment des apprentissages théoriques et disciplines académiques.

Le rejet de tout apprentissage de savoirs conduit à l'indifférenciation des parcours scolaires.

L'école valorise des qualités (spontanéité, participation, esprit d'équipe, initiative) qui ne sont pas celles qu'elle évalue finalement en vue de l'orientation.

L'école ne nourrit plus les développements individuels, la formation des esprits; elle assure le partage d'habitudes et de savoir-vivre.



Arendt :
Aujourd’hui, on substitue le faire à l'apprendre.
Le prof ne cesse de montrer comment acquérir un savoir. Il ne transmet plus de savoir, mais un savoir-faire.

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Jean-Claude Barreau "Nos enfants et nous" (2009)

"Seule l'éducation peut maîtriser la violence, à condition de reconnaître que l'enfant n'est pas naturellement bon, constatation scandaleuse pour certains" (p 19)

"Ceux qui, idéologiquement, sont en train de détruire la transmission sont en train, inconsciemment, de détruire l'humanité" (p 22). 

"L'un des problèmes de notre époque n'est-il pas de rejeter tout maître et de ringardiser la transmission pour la remplacer par le conformisme. L'adjectif 'rebelle' dont se targue tout jeune dans le vent, ne désigne plus les justes révoltes contre l'oppression mais seulement ce qu'il y a de ridicule dans le conformisme crétin des adolescents (...) Les jeunes ont davantage besoin d'adultes qui leur montrent le chemin que de personnes qui compatissent à leurs émois. Cependant, les adolescents de nos jours sont plus entourés de psychologues qui les écoutent que de professeurs qui leur ouvrent l'esprit ou de maîtres qui leur enseignement la vie." (p31-32). 

"La plupart des jeunes d'aujourd'hui, à cause de nous, sont des 'sans': sans repère, sans travail, sans conviction et sans héros"

"Dans la vraie pédagogie, celui qui est au centre, c'est l'éducateur, quel qu'il soit" (p125). 

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