En rouge : les consignes que j’ai reçues de la part du directeur, fin octobre, après 7 semaines d'activité avec la classe, sans qu'on ne m'ait rien imposé jusqu'alors.
* *
*
« L'enseignant n'enseigne plus, il met les enfants en relation
directe avec les savoirs. »
Or,
si le maître s'efface… l'enfant n'a plus de repère. Sinon ses pairs.
Selon Hanna Arendt:
Les relations réelles où
adultes et enfants vivent dans le même monde sont ainsi niées.
L'autorité du groupe est beaucoup
plus forte et tyrannique que celle de l'adulte individu.
Affranchi de l'autorité de
l'adulte, l'enfant devient soumis à pire: la tyrannie de la majorité. Le monde
de l'adulte lui étant fermé, l'enfant à tendance à réagir par le conformisme
ou/et la délinquance.
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« L'enseignant ne transmet plus, il aide les élèves à organiser
leurs savoirs. Il doit donc mettre les enfants en recherche. Le cours se fait
en amont: les enfants cherchent chez eux avant le cours : leur donner le
thème du cours du lendemain 'le passé simple' pour qu'ils viennent avec tout ce
qu'ils auront trouvé sur la question. Alors, l'enseignant collecte et aide à
organiser ce qui a été apporté par les enfants. »
Ce
type de demande obligera les parents à accompagner leur enfant dans ses
recherches… pendant des heures.
En outre, l'enseignant
passe pour un ignare qui n'a plus rien à transmettre.
Hannah Arendt:
La pédagogie est devenue une science affranchie de la matière à
enseigner
Le prof n'a plus besoin de connaître sa propre discipline.
Les élèves doivent se débrouiller.
Et la source première de l'autorité est tarie.
L'enfant
est projeté de force dans la peau d'un chercheur. Or, il ne sait pas chercher
(que retenir, comment l'organiser, etc.). Il est donc plongé dans un magma
déstabilisant où tout est mélangé.
Cette
démarche fait fi de ce que les prédécesseurs ont construit. Il n'y a plus de
transmission. Cela donne alors le message suivant: on peut mépriser ce que les
générations précédentes (nos parents) ont fait.
Cette
démarche est une insulte à l'intelligence. Tout reconstruire à chaque
génération est une stupidité qui ne peut conduire qu'à la régression.
C'est
aussi un chemin d'orgueil. Faire croire à l'enfant qu'il peut tout réinventer,
et se passer des adultes, conduit à rejeter toute humilité.
C'est
en même temps, de manière paradoxale, le rabaisser: "tu n'es pas digne que je
partage mon savoir avec toi, débrouille-toi."
Cela
conduit à un abaissement généralisé.
Il
y a donc, à mon avis, un conflit entre plusieurs anthropologies. La vision judéo-chrétienne sur l'homme est très différente de celle des pédagogues actuels, qui se pose en opposition.
"Qu'as-tu que tu n'aies reçu?"
"Honore ton père et ta mère."
"Qu'as-tu que tu n'aies reçu?"
"Honore ton père et ta mère."
La
sagesse talmudique enseigne depuis longtemps : « Si tu veux
savoir où tu vas, sache d’où tu viens. »
Et
aussi : « Considère trois choses et tu n’en viendras pas à la
transgression : sache d’où tu proviens, où tu aboutiras et devant qui tu
es appelé à rendre compte. » Mishna, Pirkei Avot – Ethique des pères,
chap. 3.
Philippe Raynaud souligne la
fonction conservatrice de l'éducation, cf. H Arendt : Assurer la
permanence du monde, dire aux enfants qu'ils entrent dans un monde qu'ils n'ont
pas créé.
* *
*
Reconstruire son savoir
La
multiplication des expériences conduit à éparpiller l’énergie des élèves en
leur faisant étudier mille choses, forcément de manière très superficielle. La
multiplication des matières, au détriment des apprentissages fondamentaux, en
est l’illustration.
Sur
le plan de la méthode pédagogique, cela se traduit par la demande faite à
l’élève de reconstruire le savoir qu’il doit acquérir. Les enfants sont sans
cesse placés devant des énigmes. Seul s’en sort l’intelligent. Le moyen et le
mauvais sont irrémédiablement perdus. L’école disqualifie systématiquement la
majorité des enfants. En plus, on y a passé un temps fou.
On
est dans le fantasme de l'homme auto-construit (cf. Olivier Rey).
Alain:
Il
n'y a qu'une méthode pour inventer, qui est d'imiter.
(L'art d'apprendre se réduit
à imiter et copier, longtemps. C'est en dirigeant l'enfant qu'on l'aide à
sortir son idée propre, pas en le laissant rêver devant une page blanche.
Laissé à lui-même, l'enfant en reste au lieu commun.)
Ne sont formés à la langue
française que ceux qui emploient le mot juste, qui savent nommer ce qu'ils
voient ou ce qu'ils ressentent, et qui respectent les règles de la syntaxe ou
qui les transgressent en toute connaissance de cause. Il faut avoir
préalablement bien mérité de la norme
pour pratiquer, avec quelque chance de succès, cet écart qu'on appelle le
style.
(Alain Finkelkraut)
On invite les élèves à
prendre la parole avant même de leur donner la langue.
(AF)
La
remarque vaut tant pour la langue elle-même que pour la posture qu’on impose
aux enfants. Les envoyer reconstruire les savoirs, ou prétendre tout négocier
avec eux, est comme leur demander de parler une langue dont ils ne connaissent
quasiment rien.
* *
*
« Il y a horizontalité: tout est possible à condition d'obtenir
l'acceptation et le consentement des élèves pour tout.
Dès lundi 4 novembre, vous allez demander aux enfants (ils ont neuf ans):
"comment continuer à travailler ensemble?"
Aujourd'hui il faut tout négocier avec les enfants. »
Le
modèle démocratique est incompatible avec l'école, à cause de cette dissymétrie
fondatrice entre le maître et l'élève (…) cette exigence de refaire sans cesse
le contrat social avec les élèves chargés de rédiger et de voter eux-mêmes le
règlement de la classe, est non seulement aberrante mais dangereuse (…) depuis
Freud, nous savons que l'enfant est un pervers polymorphe (…) on persuade les
élèves que ce savoir est déjà en eux - au mieux, c'est une mascarade; au pire,
c'est une duperie.
(F
Capel)
Tout
négocier ? C’est un mensonge à plusieurs niveaux.
-
Les enfants n'ont pas la capacité d'évaluer, de discerner. Ils n'ont pas encore
les outils pour ce faire.
-
L'enfant ne sait pas ce qu'il a à désirer. Il a besoin de la médiation d'un
adulte. Comment peut-il choisir dans ce qu'il ignore?
-
Il n'y a pas égalité entre enfants et adultes (la confusion des générations
entre d'ailleurs dans le champ de l'inceste).
-
Les adultes décident de toutes façons, soit de manière tranchée, soit en
expliquant aux enfants pourquoi ce qu'ils demandent n'est pas possible (avoir
des horaires à la carte, par ex., être plus souvent en récréation, etc.).
Il
y a clairement manipulation et transgression.
Alain (Propos sur l’éducation):
L'homme se forme par la peine; ses vrais plaisirs, il doit les
gagner, il doit les mériter. Il doit donner avant de recevoir. C'est la loi.
Tout l'art d'instruire est d'obtenir au contraire que l'enfant
prenne de la peine et se hausse à l'état d'homme.
Il faut aussi que l'enfant se sente grandir, lorsqu'il passe du
jeu au travail … l'enfant vous sera reconnaissant de l'avoir forcé, il vous
méprisera de l'avoir flatté.
Comment apprend-on une langue? Par les grands auteurs, non
autrement.
Je ne vois pas que l'enfant puisse s'élever sans admiration et
sans vénération.
Si l'on travaille sans maître, les essais prennent fin juste au
moment où le travail devrait commencer.
L'enfant a cette ambition d'être un homme; il ne faut point le
tromper; encore moins lui donner à choisir dans ce qu'il ignore.
Dès que l'homme peut plus qu'il ne sait, il choisit le pouvoir et
laisse le savoir.
Quand on regarde l'enfant comme un être
abouti, qu'on le "met au centre", l'érigeant en roi, on nie la
réalité et on suscite de la violence de sa part car il n'est pas considéré pour
ce qu'il est en réalité.
* *
*
La
question de l'évaluation.
« On peut évaluer le produit fini, et aussi la démarche de
formation. Les élèves étant en formation, on ne peut pas noter un
devoir. » Si je comprends bien ce qui
m’est dit, il ne faudrait plus mettre de note.
Jeudi
3 oct., j’ai été invité à ne plus noter les dictées,
mais à indiquer un pourcentage de réussite: tant de mots réussis sur un total
de tant de mots pour la dictée. Aucune maîtresse du cycle 3 ne compte en
pourcentage.
Il faut effectivement encourager, et pas le
contraire. Sans doute faudrait-il prévoir un soutien particulier aux enfants en
grandes difficultés d’orthographe. Changer la manière de noter ne suffit pas.
C’est comme camoufler des statistiques en ne faisant rien quant au fond.
J.P. Brighelli :
L'élitisme républicain fait
moins de ravages que l'égalitarisme qui vous consent tordu.
Je pense que lorsqu’on gomme la réalité, qu’on
fait croire à l’enfant que ses erreurs ne comptent pas, on prépare cet enfant à
ne pas pouvoir assumer correctement ses actes, ni à affronter le réel.
* *
*
Depuis la rentrée, je suis
dubitatif face à la démarche pédagogique consistant à ne traiter d'un sujet
qu'une fois par semaine. Cela conduit à étaler un thème sur plusieurs semaines,
et à aborder plein de choses par morceaux.
Lorsque
j'ai exprimé ma perplexité devant cette pratique, on m'a répondu qu'autrement
les enfants s'ennuient.
En
est-on si sûr ?
Morceler
l’apprentissage est prendre le risque que la compréhension et l’assimilation
soient nettement plus difficiles à accomplir.
D’autre
part, on ne lutte pas contre l'ennui par des jeux, mais par le travail. Lorsque
le défi est à bonne hauteur, il n'y a plus d'ennui.
On parle beaucoup de l’ennui des élèves
à l’école. Il est le fruit du manque d’exigence. Et il produit inévitablement
de la violence. L’absence d’exigence manifeste un mépris qui récolte la
réaction mimétique qu’est l’agressivité : « J’existe ! Occupe-toi
sérieusement de moi ! » Confirmant ainsi l’adage selon lequel
l’oisiveté est mère de tous les vices.
H. Arendt :
On a supprimé la distinction entre travail et jeu, au profit du
jeu.
Le jeu est considéré comme la seule forme d'activité spontanée
chez l'enfant.
Cela maintient l'enfant au niveau infantile, fermant l'accès au
monde adulte.
Cela brise les relations naturelles qui, entre autres, consistent
à apprendre et à enseigner.
A Finkelkraut :
Il faut, nous dit-on, leur
éviter l'épreuve de l'altérité (…) A force de chercher à coïncider avec le goût
des jeunes, l'Education Nationale sombre dans la démagogie et manque à l'une de
ses missions premières: sortir les élèves de leurs sentiers battus, les
désaccoutumer d'eux-mêmes.
L'enfant n'est pas à l'école
pour être comblé, pour être amusé ou sensibilisé, mais précisément pour être
élevé.
Pierre Jourde (Université: la grande illusion):
"Quelques traits
caractéristiques: inflation des projets d'établissement, des dossiers fabriqués
à coup de copier-coller sur Internet, des sorties éducatives et autres
"itinéraires de découverte" qui contribuent au remplacement de
l'instruction par l'animation culturelle (…) passage garanti en année
supérieure quelles que soient les compétences acquises; gonflement monstrueux
du didactisme et du pédagogisme au détriment des contenus".
F. Capel :
Innovations pédagogiques qui
visent moins à inculquer des savoirs, des connaissances aux élèves, qu'à les
faire travailler ensemble. C'est ce qui se passe avec les IDD au collège, les
TPE au lycée. Avec cette idée de travail en groupe, d'acquisition par soi-même
des connaissances, on dissout le contenu même de la notion de professeur, de
maître (…) la première question à se poser est de savoir si les élèves y
apprennent qlq chose ou s'ils brassent de l'air (…) y apprennent-ils qlq chose
de manière solide et rigoureuse?
Je suis également surpris que les leçons consistent en la distribution de photocopies à coller dans des cahiers. L'écriture est pourtant tenue, aussi par les spécialistes du cerveau, comme indispensable, à l'âge des enfants. Elle est à la base des apprentissages.
J'ai entendu l'argument selon lequel les enfants n'ont plus d'orthographe. Mais empêche-t-on une personne de manger au motif qu'elle tient mal ses couverts? Ne peut-on plutôt mettre en place un soutien spécifique pour améliorer l'orthographe, plutôt qu'interdire l'écriture?
* *
*
« Il n'existe aucun rapport
entre la 'vérité' et la 'nouveauté': une idée nouvelle peut être juste ou
fausse; une idée ancienne aussi. » (J-C Barreau, Nos enfants et nous,
p.44).
**********
Nathalie Bulle (L’école et
son double) :
Les nouvelles logiques
scolaires nient la valeur intrinsèque accordée à l'apprentissage des savoirs;
on désavoue les finalités intellectuelles de l'école.
On demande à l'élève de se
construire lui-même, et on lui inculque des compétences et savoir-faire
supposés plus directement utiles à tous. Au détriment des apprentissages
théoriques et disciplines académiques.
Le rejet de tout
apprentissage de savoirs conduit à l'indifférenciation des parcours scolaires.
L'école valorise des qualités
(spontanéité, participation, esprit d'équipe, initiative) qui ne sont pas
celles qu'elle évalue finalement en vue de l'orientation.
L'école ne nourrit plus les
développements individuels, la formation des esprits; elle assure le partage
d'habitudes et de savoir-vivre.
Arendt :
Aujourd’hui, on substitue le faire à l'apprendre.
Le prof ne cesse de montrer comment acquérir un savoir. Il ne
transmet plus de savoir, mais un savoir-faire.
* * *
Jean-Claude Barreau "Nos
enfants et nous" (2009)
"Seule l'éducation peut maîtriser la violence, à condition
de reconnaître que l'enfant n'est pas naturellement bon, constatation
scandaleuse pour certains" (p 19)
"Ceux qui, idéologiquement, sont en train de détruire la
transmission sont en train, inconsciemment, de détruire l'humanité" (p
22).
"L'un des problèmes de notre époque n'est-il pas de rejeter
tout maître et de ringardiser la transmission pour la remplacer par le
conformisme. L'adjectif 'rebelle' dont se targue tout jeune dans le vent, ne
désigne plus les justes révoltes contre l'oppression mais seulement ce qu'il y
a de ridicule dans le conformisme crétin des adolescents (...) Les jeunes ont
davantage besoin d'adultes qui leur montrent le chemin que de personnes qui
compatissent à leurs émois. Cependant, les adolescents de nos jours sont plus
entourés de psychologues qui les écoutent que de professeurs qui leur ouvrent
l'esprit ou de maîtres qui leur enseignement la vie." (p31-32).
"La plupart des jeunes d'aujourd'hui, à cause de nous, sont
des 'sans': sans repère, sans travail, sans conviction et sans héros"
"Dans la
vraie pédagogie, celui qui est au centre, c'est l'éducateur, quel qu'il
soit" (p125).
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