La querelle de l'école
Sous la direction d'Alain Finkelkraut
20/21
Les valeurs de popularité ont pris une importance inouïe… S'ennuyer, avoir moins d'amis que les autres, ne pas faire partie d'une bande, plus encore quand on est un garçon, sont des facteurs d'isolement et de rejet par les autres…
(D Pasquier)
Un adolescent qui, à 16 ans, n'a pas de petite amie semble anormal…
(C Henri)
La culture humaniste, et le livre, sont méprisés par la culture juvénile. Si on lit chez soi, ça reste secret. Ce qui maintient le lien avec les autres: musique échangée, jeux vidéos, émissions de télé. La transmission de la culture humaniste, cultivée, est menacée par cet univers où les profits de sociabilité sont plus importants que les préférences personnelles.
(D Pasquier)
24
La littérature peut jouer le rôle des séries tv qui induisent des échanges sur les thématiques de l'amour et l'amitié. Dans les collèges et les lycées, on leur propose des extraits de textes qui cohabitent avec d'autres extraits, sans continuité historique, et on leur demande d'en relever les règles d'énonciation, les registres de l'argumentation. Il ne reste rien de la littérature comme exploration de la complexité du monde et de la sienne propre à travers les personnages et les situations.
(Dominique Pasquier)
25
Des sociologues: "la priorité démocratique c'est de définir la culture commune non pas en fonction de ce que les professeurs peuvent offrir, mais en fonction de ce dont les jeunes ont besoin pour vivre pleinement leur vie".
Promotion d'une école sans obligation, ni sanction, ni culture.
(AF)
26
Il ne faut montrer aucune complaisance à l'endroit de la culture des adolescents. Ils n'en ont pas besoin. Une complaisance de notre part traduirait une recherche de connivence, qui me paraît à la fois contre-productive et moralement odieuse (à mon avis, dans le registre incestueux, en fait). Il faut garder le sens de l'exigence, mais d'une exigence qui ne soit pas méprisante (…) Une exigence excessive est signe de mépris, mais la complaisance l'est tout autant.
(Catherine Henri)
32
La laideur aujourd'hui tient la dragée haute à la beauté. Et tout le monde applaudit.
(AF)
34
Sur l'argot du XIX°, dans Hugo.
Leur montrer qu'une telle langue est éphémère. Il y a en revanche une autre langue qui dure, qu'ils comprennent toujours, celle de Victor Hugo.
(C Henri)
43
Lien entre le savoir-faire éducatif et la connaissance de la discipline enseignée (…) mieux je comprenais un texte, plus je réussissais à capter l'attention des élèves.
(AF)
56
Fonction conservatrice de l'éducation, cf. H Arendt. Assurer la permanence du monde, dire aux enfants qu'ils entrent dans un monde qu'ils n'ont pas créé.
(Ph Raynaud)
62
www.sauv.net
Sauver les lettres
66
Innovations pédagogiques qui visent moins à inculquer des savoirs, des connaissances aux élèves, qu'à les faire travailler ensemble. C'est ce qui se passe avec les IDD au collège, les TPE au lycée. Avec cette idée de travail en groupe, d'acquisition par soi-même des connaissances, on dissout le contenu même de la notion de professeur, de maître (…) la première question à se poser est de savoir si les élèves y apprennent qlq chose ou s'ils brassent de l'air (…) y apprennent-ils qlq chose de manière solide et rigoureuse?
A l'école, les valeurs [républicaines] doivent être subordonnées au savoir, et non l'inverse. La véritable fraternité, la véritable égalité, la véritable liberté que peuvent vivre les élèves à l'école, ce sont celles que forme une communauté de savoirs. Ils sont unis par des connaissances (…) à lire les programmes d'histoire, on dirait que l'humanité, dès le début, marche vers la radieuse démocratie républicaine que nous connaissons aujourd'hui (…) laissant dans l'ombre des pans entiers de l'histoire qui ne sont peut-être pas assez politiquement corrects.
(F Capel)
68
Où est la formation de l'esprit critique? Nulle part. L'école est devenue un simple lieu socialisant. A trop vouloir éduquer, l'école n'instruit plus (…) j'ai la conviction que l'éducation passe par la transmission du savoir.
(AF)
76
Le modèle démocratique est incompatible avec l'école, à cause de cette dissymétrie fondatrice entre le maître et l'élève (…) cette exigence de refaire sans cesse le contrat social avec les élèves chargés de rédiger et de voter eux-mêmes le règlement de la classe, est non seulement aberrante mais dangereuse (…) depuis Freud, nous savons que l'enfant est un pervers polymorphe (…) on persuade les élèves que ce savoir est déjà en eux - au mieux, c'est une mascarade; au pire, c'est une duperie.
(F Capel)
77
Le droit à la réussite pour tous, cette devise n'a aucune sens. La réussite exige un effort.
(AF)
87
Il ne s'agit pas seulement de savoir quel monde nous allons laisser à nos enfants, mais à quels enfants nous allons laisser notre monde.
(AF)
"Quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante
en demandant : " Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?",
il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante :
"A quels enfants allons-nous laisser le monde ?"
Jaime SEMPRUN ("L'Abîme se repeuple", 1997)
(cité par Jean-Claude MICHEA dans "L'enseignement de l'ignorance", 1999)
en demandant : " Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?",
il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante :
"A quels enfants allons-nous laisser le monde ?"
Jaime SEMPRUN ("L'Abîme se repeuple", 1997)
(cité par Jean-Claude MICHEA dans "L'enseignement de l'ignorance", 1999)
94
Aux yeux des réformateurs de l'école, l'autonomie n'est pas une conquête mais une donnée, ils font de l'enfant l'acteur de sa propre éducation (…) l'enfant est ainsi le quasi-égal de l'adulte, et, bien sûr, tous les enfants sont égaux entre eux.
(AF)
97
Ne pas aller directement à la littérature, mais approcher par ruse > art du détour.
(Ph Choulet)
99
Je peux vous assurer que les enfants de 9 ans sont passionnés; le monologue de Figaro les rend fous de joie (…) je ne vois pas que la littérature soit la mal-aimée des enfants. Les contes de Perrault leur racontent des histoires merveilleuses et ils adorent ça. Elle est donc fondamentale, elle est constructrice et elle est fondatrice en tout, y compris des mathématiques. Je prétends qu'un élève maîtrisera le raisonnement mathématique en fonction du nombre de mots qui composeront son vocabulaire. Plus vous possédez de mots, plus la précision est grande.
(M Le Bris)
100
Il faut, nous dit-on, leur éviter l'épreuve de l'altérité (…) A force de chercher à coïncider avec le goût des jeunes, l'Education Nationale sombre dans la démagogie et manque à l'une de ses missions premières: sortir les élèves de leurs sentiers battus, les désaccoutumer d'eux-mêmes (…) vous entrez au lycée avec un tas d'expressions toutes faites (…) vos évidences vacillent (…) votre subjectivité se découvre pour ce qu'elle est - moutonnière (…) une autre vie, plus libre, peut naître de cette présence livresque des morts.
(AF)
102
La critique de la littérature tend à tenir lieu d'enseignement de la littérature (…) genres, registres, figures, techniques du discours (…) on apprend donc aux élèves en priorité à ne pas se faire avoir par la littérature. On légitime leur méfiance et leur ricanement (…) l'école congédie la vision littéraire du monde au lieu de la transmettre.
(AF)
104
L'école d'hier commençait le travail d'explication par le commencement : elle faisait expliquer des mots un à un (…) analyse grammaticale d'une part, explication de sens d'autre part (…) aux élèves déjà capables d'analyser nature et fonction grammaticales de chaque mot, je demande d'expliquer tel mot, telle formule, son sens général et son sens dans cette phrase-ci (…) Cela ne se fait plus, les lycéens sont donc incapables de comprendre précisément un texte.
(M Le Bris)
115
Qu'est-ce que la culture sinon une autre façon de vieillir? Et qu'est-ce qu'une école qui a oublié cette définition?
(AF)
116
Nous héritons d'une longue tradition de jeunisme qui consiste à faire croire que pour enseigner aux jeunes, il convient d'être soi-même jeune. C'est une erreur monumentale. Ces savoirs et ces valeurs que le professeur a pour mission de transmettre, ils appartiennent au monde des adultes.
(L Ferry)
116
C'est cela la ride: la part de l'être qui se trouve déjà sur l'autre rive. Et l'enseignant, même le plus lisse, est ridé par ce qu'il sait. Il s'adresse aux élèves de l'autre rive.
(AF)
119
Vous rappelez simplement que l'enfant n'est pas à l'école pour être comblé, pour être amusé ou sensibilisé, mais précisément pour être élevé (à propos du livre de Luc Ferry)
(AF)
122
[Aujourd'hui, selon l'idéologie] On ne montre pas à l'enfant les dons qui lui sont faits pour l'engager à donner à son tour; (au contraire) on collabore humblement à l'éclosion de son génie (…) Oubliée l'éducation libérale. Enterrée la Renaissance.
(AF)
128
La sélection n'est plus perçue comme l'outil de la démocratie, mais comme son ennemi numéro un.
(AF)
133
[Le service public aujourd'hui] L'école est tenue de répondre en même temps à deux fonctions. Rendre un service aux familles, donner une éducation qui permettra à chacun de devenir adulte, de s'insérer et trouver un travail. L'autre, fonction collective, de constituer une nation, autour de références, de valeurs communes et d'un grand récit historique (…) Le triomphe de l'expression "service public" révèle l'abandon de cette idée que l'école visait également à fabriquer des citoyens libres, émancipés, capables d'exercer leur libre arbitre. On rejoint ainsi l'idée d'éducation libérale.
(N Polony)
L'éducation libérale vise, par le contact avec les grands textes, à former des hommes tout court.
(AF)
L'école conçue par Condorcet a pour mission moins de former des citoyens que des hommes libres, simplement parce que des hommes libres seront de bons citoyens.
(NP)
(Condorcet: 1743-1794. Mathématicien. Appelé par Turgot, en 1774. Inspecteur général de la monnaie de 1775 à 1791. Girondin, propose des réformes du système éducatif. Condamné par les Montagnards en 1793, se cache neuf mois. Arrêté, retrouvé mort dans sa cellule)
142-143
"on accueille des élèves plus faibles dans des classes plus avancées, puis, dans un second temps, on révise à la baisse les exigences en se réglant sur leurs capacités" (livre L'école désoeuvrée, Jaffro & Rauzy)
(plutôt que de prendre des moyens efficaces pour faire progresser les faibles, on baisse le niveau de tous)
(AF)
148
Les Grecs nommaient la vulgarité manque d'expérience des belles choses. L'éducation libérale nous donne cette expérience des belles choses. Donner cette expérience n'est plus légitime parce que le processus démocratique invite à penser que chacun peut décider pour lui-même de ce qui est beau.
(AF)
149
Si ce sont les parents qui choisissent, il faut renoncer au service public.
(F Dubet) émission 2007
(L'intervenant avoue donc clairement que le service public lutte contre les parents… Cf Peillon, en 2013, qui veut arracher les enfants aux déterminismes familiaux… pour les jeter dans le moule étatique. D'où l'entreprise de destruction systématique des familles)
151
Les élèves sont invités à se penser comme des ayants droit à l'éducation, aux diplômes, à l'emploi. La formation n'est plus un but mais un dû.
…
Enseigner le difficile c'est assumer, il est vrai, le risque que tous ne comprennent pas. Si l'on veut exorciser ce risque, et traquer victorieusement l'injustice que constitue la différence de niveau, de talent ou même de bagage entre les êtres, alors il faut y aller carrément et n'enseigner rien ou presque rien à tout le monde.
(FS)
152
Pour prétendre être formé à la danse, il faut savoir faire des entrechats (…) et ne sont formés à la langue française que ceux qui emploient le mot juste, qui savent nommer ce qu'ils voient ou ce qu'ils ressentent, et qui respectent les règles de la syntaxe ou qui les transgressent en toute connaissance de cause. Il faut avoir préalablement bien mérité de la norme pour pratiquer, avec quelque chance de succès, cet écart qu'on appelle le style.
(AF)
155
Cette idée d'un droit de tous à des études longues déclasse de plus en plus ceux qui sont relégués dans d'autres formations alors que de réelles réussites (…) sont rendues possibles par les filières professionnelles.
(N Polony)
156
Droit à des études longues (…) jeter dans l'oubli ce qu'il faut de patience, d'effort, d'ascèse, d'anamnèse pour apprendre et pour comprendre. Si la doxa elle-même souffle à l'adolescent déçu par une mauvaise note ou une appréciation sévère qu'il vient de subir une intolérable humiliation, où trouvera-t-il la ressource de s'instruire, c'est-à-dire de se faire mal? Commuer systématiquement l'échec de l'élève en échec de l'école, ce n'est pas de la clairvoyance (…) c'est de la non assistance à personne en danger.
(AF)
162
Un bon système universitaire est un système suffisamment différencié pour que chacun soit diplômé, à son niveau réel, et pour que la recherche de la plus grande qualité scientifique soit maintenue.
(JC Casanova)
168
Nous sommes le seul pays à pratiquer une sélection forte pour des études supérieures professionnelles courtes (BTS, IUT) et une absence complète de sélection pour des études longues spécialisées par discipline (Fac).
(JC Casanova)
174
AF cite Pierre Jourde (Université: la grande illusion): "Quelques traits caractéristiques: inflation des projets d'établissement, des dossiers fabriqués à coup de copier-coller sur Internet, des sorties éducatives et autres "itinéraires de découverte" qui contribuent au remplacement de l'instruction par l'animation culturelle (…) passage garanti en année supérieure quelles que soient les compétences acquises; gonflement monstrueux du didactisme et du pédagogisme au détriment des contenus".
(AF)
186
Les sociétés démocratiques doivent accepter que des institutions verticales se prononcent, de façon pluraliste, sur les grands problèmes de la formation intellectuelle et scientifique. Ces problèmes ne doivent pas être abandonnés à l'autorité stricte de l'Etat ni à la démagogie électorale.
(JC Casanova)
213
On invite les élèves à prendre la parole avant même de leur donner la langue.
(AF)
[Quant aux enfants étrangers] On ne veut plus donner à l'hôte ce qu'on a (notre langue, notre culture), mais on l'abandonne à lui-même. Au nom même de l'hospitalité!
221
François Châtelet: "L'alternative est sans équivoque: entre la violence et le dialogue, entre celui pour qui la parole est seulement un cri de colère, de passion ou une injure, et celui à qui, à chaque instant, il importe de savoir ce qui est dit, pourquoi cela est dit et ce que cela veut dire, il faut choisir."
(AF)
222
La langue est faite pour parler à celui qui est différent de moi. La langue est d'abord faite pour parler à ceux que je n'aime pas.
(A Bentolila)
225
Le premier pouvoir que donne la langue, ce n'est pas un pouvoir sur les autres ou sur le monde, c'est une faculté d'émerveillement.
(AF)
229
Après avoir créé le collège unique afin de permettre à tous d'accéder à une éducation humaniste, on vide cette éducation des Humanités (…) aucune classe sociale aujourd'hui ne soutient la culture.
(AF)
231
Selon Pennac, l'échec est devenu le signe d'une tribu.
(A Bentolila)
Quand tout le monde échoue, personne n'échoue: l'honneur est sauf. L'élève qui réussit renvoie aux autres une image que ceux-ci n'ont pas envie de voir. Le groupe le tourmente donc jusqu'à ce qu'il rentre dans le rang.
(AF)
(il faut voir comment les élèves s'empressent de citer la moyenne de classe, et de se comparer à tout le groupe! pour justifier leur mauvais résultat individuel. Sans compter les profs qui l'utilisent largement en conseil de classe, pour justifier d'offrir les félicitations à un élève qui s'approche des 13/20 alors qu'il ne fait pas d'effort… sous prétexte qu'il est dans les premiers quand même)
232
Il n'est pas impossible que l'école ait raté le passage à la mixité sexuelle, qui a eu lieu au moment où un certain cadre symbolique traditionnel se trouvait remis en cause (…) on est en train de former des élites aussi incultes et brutales que les autres acteurs sociaux.
(A Bentolila)
Ce qui se passe sur Internet (…) quand les gens ne sont pas contents, ils le font savoir sans mettre les formes (…) Naguère, la parole était inhibée par le visage de celui à qui elle s'adressait et l'écriture par le temps, par le délai, par tous les gestes à faire pour que la missive arrive à bon port (…) ces deux censures sont levées simultanément: le visage s'efface, la poste disparaît: rien, dès lors, ne retient la haine, rien n'arrête la pulsion.
En nous délivrant simultanément des médiations et du face-à-face, nos moyens techniques nous décivilisent.
(AF)
233-234
La télévision… procède à un formatage de l'intelligence qui n'accepte plus ce qui n'est pas déjà su: tout ce qui est nouveau, original, non prévisible, est suspect.
(AF)
235
Robert Antelme: "L'enfer, ça doit être ça, le lieu où tout ce qui se dit, tout ce qui s'exprime est vomi à égalité comme dans un dégueuli d'ivrogne." La vocifération monotone du rap répond parfaitement à cette définition. Seulement, la culture relevant désormais de la sociologie et non de l'esthétique, ce constat est indicible: qui oserait stigmatiser (puisque tel est désormais le mot) le goût des jeunes? De peur de juger, de peur de discriminer, on laisse le vomi verbal envahir les salles de classes.
(AF)
238
Le parler-banlieue, une langue dont la bien-pensance célèbre inlassablement la créativité mais qui est, en réalité (…) sommaire, brutale, systématiquement obscène, truffée de stéréotypes injurieux, hérissée d'abréviations et d'inversions déconcertantes car elle n'est faite, cette langue, ni pour communiquer avec tous sans distinction, ni pour réfléchir, ni pour stimuler l'attention et regarder autour de soi: elle est faite, au contraire, pour rester entre soi, pour exclure et pour s'exclure.
(A Finkelkraut)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire