Notes prises lors de la conférence de Monsieur François-Xavier Bellamy.
Normalien, agrégé de philosophie. Il est professeur de philosophie dans un lycée de banlieue parisienne.
Dimanche 18 septembre 2011
Qu’est-ce qu’enseigner veut dire, pourquoi faut-il transmettre ?
Dans le cadre de la Fondation pour l'Ecole.
* * *
L'école de la République ne parvient plus à transmettre les connaissances.
Cet échec est radical, il est difficile de croire qu'il s'agit simplement d'un manque de moyens.
L'Education nationale est la réussite d'un projet écrit et explicite: le refus de la transmission. En demandant à l'enfant de construire soi-même son savoir.
A l'IUFM, il nous était explicitement indiqué: "vous n'avez rien à transmettre".
I
Généalogie de la condamnation de la transmission: Descartes, Rousseau, Bourdieu.
1.
Descartes.
cf Discours de la Méthode.
. Mépris du savoir reçu, glorification du savoir construit. Tout ce qu'on reçoit de l'enseignement est condamné à être douteux. Donc rejet du livre, contenu de savoir.
. L'intérêt de l'école réside dans les exercices. D'où la valorisation des savoirs-faire, et non plus des savoirs.
. Descartes s'érige en juge de son parcours et de la tradition qu'il disqualifie.
. Dérision du bon élève.
. Annonce du relativisme (même si sa pensée ne l'est pas).
Pour Descartes, la transmission est un mal infligé à l'individu pendant la période pénible qu'est l'enfance. Celle-ci est le drame de l'homme moderne: alors qu'il ne dispose pas de sa raison formée, on lui inflige des savoirs.
"Je ne cherche plus d'autres sciences que celles qui pourraient naître de moi-même"
"Ne rien croire trop fermement de ce qui nous a été transmis par l'exemple et par la coutume"
Mieux vaut ne rien lire, et plus utiliser son bon-sens simple.
2.
Rousseau.
Père de l'Education Nationale actuelle.
L'enfant n'est pas un infirme, mais le modèle.
. Discours sur les Sciences et les Arts.
Pour Rousseau, le développement des Sciences et des Arts est la malédiction de l'espèce humaine (au contraire de son époque qui vante la science comme lumière pour s'affranchir des superstitions… de la religion). Rousseau oppose Nature et Culture.
. Discours sur l'Origine des inégalités.
Contrairement à Hobbes, Rousseau affirme que l'homme à l'état de nature est le plus heureux, pas perverti par la société.
. L'Emile, ou "de l'éducation" (1762)
Ce livre a eu une influence considérable. Autour de l'idéalisation de la nature. Point commun avec Descartes: la construction qui empêche l'enfant d'être lui-même.
Le seul juge du Bien et du Mal est l'être non perverti.
- Rousseau imagine l'éducation d'un enfant, pensée comme un modèle sur les valeurs de liberté, égalité, fraternité.
Egalité: "Faites-en des égaux afin qu'ils le deviennent". Le maître et l'élève sont pairs, tous deux ignorants. L'élève dit "je ne sais pas", le maître dit "je ne sais pas, cherchons ensemble". Le maître organise la recherche.
Défiance vis à vis des parents (qu'on retrouve largement dans les salles des profs actuelles).
Fraternité: L'autorité, c'est être aimé de l'enfant. Il s'agit d'instaurer un rapport d'affection excluant la soumission. De demander, et non d'imposer.
Liberté: apprendre à être l'homme de soi-même. "Le bien-être de la liberté rachète un bon nombre de blessures" que l'on s'inflige en faisant des expériences dans toutes les directions.
- La volonté de l'enfant, seul moteur de l'apprentissage: laissez venir l'enfant qui ne doit rien faire malgré lui.
Dans l'Emile, le livre est prohibé. Avant 15 ans, il est interdit de lire. Après, Emile a le droit de lire un seul livre: Robinson Crusoe. Il s'agit d'apprendre la débrouille. Chez Descartes et plus encore chez Rousseau, ce qui est utile est ce qui sert à mon profit.
Cette restriction de lecture dure jusqu'à ses 18 ans. Emile peut lire et relire Robinson Crusoe, et seulement ça. A 18 ans, on aborde la question de Dieu, car avant Emile ne se la posera pas.
A ce rythme, Emile ne saura pas grand chose. Rousseau en est ravi (et l'exprime très clairement dans son livre): "Je lui apprendrai bien plus à ignorer qu'à savoir… Je ne lui permets jamais d'aller loin… Il ne faut rien donner à l'autorité… Qu'il sache trouver l'à-quoi bon sur tout ce qu'il fait… Il ne sait pas le nom d'Histoire ou de Morale… Il ne croit rien devoir à personne"…
Rousseau a la haine du savoir. L'éducation est pensée comme une altération: moins nous sommes savants, plus nous sommes hommes.
"Oh l'heureuse ignorance" = si vous ne comprenez rien à rien, vous ne faites jamais d'erreur.
"Que m'importe"
"Emile est un sauvage fait pour habiter dans les villes"
Aujourd'hui, on en trouve des milliers dans nos villes.
D'un seul coup, on comprend que l'Education Nationale n'est pas en échec, elle a parfaitement réussi sa mission !!
3.
Bourdieu.
Si la transmission est un crime, à qui profite le crime?
Plus marxiste que Marx, Bourdieu pense que tout est déterminé par la puissance économique.
Il observe que même après un revers de fortune, l'élite reste du côté de l'élite, et se demande pourquoi. Il analyse l'aspect "capital culturel" qui se transmet comme le capital économique.
La culture conduit à faire des distinctions et, à partir de là, à se distinguer d'autrui. En maîtrisant les codes culturels, nous apparentons à l'élite.
L'évolution de la culture est recherche de nouvelles distinctions.
Prétendre combler un retard (scolaire, culturel, etc.) est un aveu d'échec.
L'école, lieu de violence symbolique, est le lieu où s'exerce cette distinction (cf "les héritiers" 1964).
L'école conserve les distinctions et les séparations. Ceux qui réussissent sont ceux qui vivent en famille dans un rapport fort à la culture.
"Etre trop scolaire" signifie: encore éloigné de l'aisance que donne la culture.
Le système scolaire sélectionne en fonction de la maîtrise du langage, et reproduit les inégalités. Le professeur est l'outil de la sélection, il est là pour dire qu'il y a des mauvais.
Le système scolaire légitime cette ségrégation: "tu n'appartiens pas à notre classe, et on t'explique pourquoi".
L'arbitraire prend la forme de la légitimité. "Les verdicts du tribunal scolaire".
*
L'école, lieu de la violence faite à l'enfant.
Pour Descartes, la transmission est une faiblesse, pour Rousseau, elle est une faute, pour Bourdieu un crime.
Les coupables sont ceux qui la pratiquent (réellement ou potentiellement): les profs et les parents.
* * *
Via Internet, l'enfant accède au savoir sans passer par l'enseignant. Il y a actuellement un surinvestissement affectif dans les technologies de l'information.
Le développement de la "démocratie lycéenne", avec la participation des jeunes aux conseils municipaux, etc, est la traduction de cet idéal d'égalité déjà formulé chez Rousseau.
On pourrait multiplier les exemples à loisir.
* * *
II
Comment fonder l'acte de la transmission ?
- Valeur de la culture
- L'autorité au service de la liberté
- Repenser la différence
1.
La Culture.
Tout ce que l'homme ajoute à la nature.
La refuser, c'est refuser tout ce qui peut être transmis.
Aujourd'hui, l'école veut bien encore transmettre la culture… mais comme un bagage. La culture est pensée sur le mode de l'avoir, comme outil de sélection. On propose des fiches culture pour se préparer à des concours. On parle de "bagage culturel". La culture est appréhendée comme un outil de discrimination (cf Bourdieu), et a même été tout récemment décrétée comme telle par un ministre de l'Education nationale !
Serais-je plus moi-même sans culture?
Il faut penser la culture sur le mode de l'être.
L'homme est un être de médiation, et pas d'immédiateté. La part d'instinct est très réduite chez l'homme. L'enfant qui naît n'est pas immédiatement lui-même.
Au contraire chez les animaux, par exemple le coucou. Le petit coucou sait, en naissant, qu'il doit virer les oeufs de merle. Et la maman merle élève le coucou comme si c'était le sien. Jamais les mamans merles ne sauront ce qui s'est passé, de générations en générations.
C'est la culture qui fait advenir l'homme. les parents offrent à l'enfant de devenir ce qu'il est. Nous devenons nous-mêmes par la transmission.
L'homme doit être augmenté de lui-même.
L'autorité est la vertu de celui qui augmente quelque chose en l'autre.
Toute négation de la culture est négation de ce qu'est l'homme, de la nature de l'homme. En brûlant un livre, on brûle l'homme.
2.
La culture permet de repenser la différence.
La médiation qu'introduit la culture permet de créer une distance par rapport à soi-même, et donc d'accéder à la liberté. Distance entre nous et nous-mêmes, entre nous et nos désirs, entre nous et nos représentations, etc.
Se priver de la culture, c'est aussi se priver de la distinction essentielle entre l'homme et l'animal, de la distinction entre professeur et élève, entre homme et femme, etc.
Nous n'arrivons plus à penser la différence autrement que comme un scandale.
Le rôle de l'éducateur: aider l'enfant à faire des différences, montrer pourquoi il ne faut pas rester indifférent.
L'indifférence, typique de l'adolescence, a été érigée en idéal.
D'où un refus de choisir, une incapacité à poser des choix.
(Aristote affirme que l'enfant ne peut jamais être heureux, car n'a pas le recul pour savoir ce que c'est).
Tout ne se vaut pas. Ça ne se voit pas forcément, l'éducateur doit aider à discerner.
3.
L'autorité, au service de la liberté.
Les pédagogues contemporains on rejeté l'autorité.
En disant que la première chose qui est imposée aux hommes, c'est leur langue, et donc - à travers elle - une représentation du monde. "La langue est fasciste".
Or, la langue est le moyen essentiel de s'exprimer.
Rousseau, lui, recommande de resserrer au maximum le vocabulaire des enfants. On ne leur permet alors plus d'exprimer ce qu'ils ressentent, pensent, etc.
Facebook est un exemple flagrant de cette pauvreté du vocabulaire. Toutes les pages se ressemblent. Uniformité.
Qui empêche d'accéder à sa propre singularité.
La fréquentation de la culture ouvre la voie à l'exploration de soi et du monde.
On a voulu mettre l'enfant au centre… on a cru que l'enfant savait ce qu'il avait à désirer… mais il ne peut y accéder sans la médiation d'un autre, l'adulte.
La liberté de l'enfant s'acquiert par la médiation de celui qui l'éduque.
Démission de l'autorité: ce qu'on laisse faire a-t-il de la valeur alors? Si on laisse tout faire.
Cela produit un fort sentiment de désintérêt, l'enfant se sent abandonné. (d'où la violence).
Eduquer: si tu es menacé, je te sauverai… même contre toi-même.
L'absence d'autorité produit l'ennui.
Quand on fixe des exigences, on stimule l'activité, la curiosité, etc.
"On les juge dignes de découvrir le monde".
* * *
Reconnaître ce qui en nous appartient à la culture, qui nous dépasse et nous a fait grandir.
La fréquentation de la culture accroît la liberté.
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